LES AVENTURES DU MARABOUT DE SERVICE
Il m’en souvient parfaitement. Nous étions au mois de janvier et l’hiver était dans sa phase la plus rigoureuse. Depuis plusieurs jours, le sol ne
dégelait pas et nous pouvions entendre, en cour de récréation, les sabots de bois résonner sur une terre plus que racornie par la froidure renouvelée.
Ce froid, nous le ressentions jusqu’au tréfonds de nos couches, pourtant rassemblées dans un dortoir qu’occupaient une soixantaine de jeunes ronfleurs distribués en quatre rangées de lits à
sommier métallique. Les mouvements incontrôlés des agités impénitents faisaient sonner la nuit de frictions à résonances "ferraillantes" qui entretenaient toutes sortes de phobies chez les
malheureux insomniaques du moment. Monsieur PIERRE assurait la surveillance nocturne des lieux, ne rentrant dans sa cellule exiguë que lorsqu’il lui semblait ressentir l’endormissement total de
chacun comme de tous.
Ce matin-là, au réveil, je fus saisi tout autant par la fraîcheur ambiante des lieux (les dortoirs n’étaient point chauffés) que par l’atmosphère feutrée qui nous remontait des cours intérieures.
Les premiers levés n’eurent qu’un cri : " La neige ! " Il n’en fallut pas plus pour éjecter hors de leurs draps les habituels derniers de la mise sur pied, qu’un monsieur PIERRE vigilant
houspillait chaque jour.
La succincte toilette coutumière, pratiquée devant les bacs collectifs à eau froide, était suivie d’un défilé en rang d’oignons vers la chapelle du pensionnat, à l’intérieur de laquelle l’abbé
directeur ou l’un de ses assesseurs nous attendait chaque matin. Nous marmonnions plus que nous psalmodions, mais cette démarche quotidienne était la porte ouverte vers le réfectoire où la
Louise, grande prêtresse des lieux, nous présentait un bol et une tartine. Le récipient contenait l’infusion d’un produit qui n’était sans doute pas le pied, mais que d’aucuns surnommaient tout
de même d’un tendre qualificatif s’apparentant aux doux extraits de senteurs du soir, lorsqu’ils en venaient à quitter leurs chausses. Quant à la couverture de la semelle de pain, un verre de
vinaigre eût pris plus de mouches que la raclure de colle rouge qui y tenait lieu de confiture. Mais nous avions faim, et tout ceci était englouti avec des bruits de bonde d’évier évacuant le
contenu de son bac. Sans doute, ce jour-là, plus qu’à l’habitude d’ailleurs, les aspirations furent précipitées, car à l’extérieur nous attendait une arène verglacée, où il nous serait permis de
faire valoir tout notre savoir en matière de mise en scène. Le temps du frugal repas nous avait permis de mettre sur pied une organisation dont nous ne doutions guère qu’elle allait, sous peu,
trouver matière à réalisation d’un scénario tout en chaleur communicative malgré la froideur du moment.
Nous ne fûmes pas tout juste sortis de l’affreux restaurant que, déjà, nous tracions dans l’épaisse couche de neige un couloir d’environ soixante centimètres de large sur une bonne vingtaine de
mètres de long. Le jeu consistait à prendre un élan conséquent dans la poudreuse puis, à compter de l’entrée dans l’arène glacée, à se laisser glisser le plus loin possible sur cette patinoire
improvisée. Toute chute disqualifiait le patineur, non en référence à un règlement plus qu’implicite, mais encore et surtout au regard des chaudes douleurs que le contact avec la piste surgelée
avait pu générer. Chaque concurrent voyait sa glisse répertoriée dans la mesure où celle-ci se terminait en équilibre. Nous proposions un sac de cent billes à celui qui aurait le plus long
déplacement au moment où retentirait la cloche annonçant la fin du temps récréatif.
Déjà s’inscrivaient, déjà s’entraînaient, déjà dérapaient dans des attitudes peu orthodoxes nombre de candidats mais, pris par l’organisation, nous ne pouvions (ni ne voulions) participer à
l’épreuve car notre volonté résidait dans le fait d’être présents à chaque moment d’un spectacle qui ne manquerait sans doute pas de prévus, mais encore moins d’imprévus. Mais, ne pas avoir de
représentant au sein du groupe des futures stars de la glisse aurait été jeter l’anathème et la suspicion sur nos qualités mêmes d’organisateurs. Un simple regard de connivence nous fit élire
comme "capitaine en patinage" de notre quatuor un grand échalas du prénom de Bertrand, que chacun d’ailleurs nommait TRAMBER tant sa motricité naturelle de pingouin rhumatisant nous faisait
penser à une naissance les pieds en avant, c’est à dire en prenant la vie à contresens. La C’srise* fut notre ambassadeur, et Dieu seul se souvient de ce qui put le rendre persuasif, car nous
vîmes notre artiste quitter les rangs des spectateurs béats, pour aller prendre son tour au fond de la piste d’élan.
Le concours fut lancé. Certains, tels des racers légers, évoluaient avec élégance, mais ne donnaient pas en performance, le résultat escompté. D’autres, aussi doués pour ce type d’exercice
qu’aurait pu l’être un pachyderme goitreux en démonstration de premier danseur dans Le Lac des Cygnes, traçaient sur le parcours une évolution brassée de moulin à vent en fin de carrière, au
terme de laquelle une remise en latéralité de tous les segments ne pouvaient plus être que la meilleure des issues espérées, pour éviter une touche finale tout aussi douloureuse qu’inopportune.
Mais nous n’avions pas tout vu, et le meilleur restait à venir...
* La C’rise : surnom d’un comparse, en référence à son appendice nasal hors du comun.
Un brouhaha tendit tout à coup l’atmosphère de kermesse générée par le groupe de spectateurs massés tout au long de cette piste luisante. Elle allait bientôt réfléchir en son miroir glacé les
extrasd’un candidat en sacre de jeux hivernaux que l’espérance d’un glane de quelque palme ensabotée et peu académique faisait déjà entrer en hyper-concentration à l’extrémité de la piste d’élan.
Les paris allaient bon train, et même s’ils n’étaient pas destinés à l’octroi d’un bookmaker quémandant finance, ils n’en étaient pas moins acharnés, chacun faisant verbalement profit personnel
d’espoirs d’une démonstration jusque là inédite et peu proche à se renouveler, tant les conditions atmosphériques du moment, au regard du passé, laissaient aléatoires les possibilités d’un
remake.
"C’est le tout à Tramber, c’est le tour à Tramber..."
Tel un refrain repris tout au long de la rangée de jeunes dindonneux gloussant dans le même temps qu’ils transmettaient la nouvelle, l’information se répandit en une traînée de galéjades,
laissant sur son passage comme une espérance de zygomatiques à devoir solliciter sous peu. Tous les regards se tendirent vers l’antichambre du ponctuel cirque d’hiver. Une brume ouatée nous
cachait un peu l’artiste, mais nous savions deviner que la C’rise étai à ses côtés, lui renouvelant et lui serinant tous lesespoirs que notre quadrette avait mis dans la réussite de sa
démonstration.
Au cri soudain de notre collaborateur-embassadeur-entraîneur, nous apprîmes que notre marabout ensaboté venait de s’élancer vers une destinée que nul se serait permis d’évaluer d’emblée tant
l’improvisation spontanée de l’artiste laissait place à toutes sortes de figures possibles. Précédé par un nuage de poussière blanche générée par le claquement des semelles de hêtre sur la
poudreuse, il nous apparut brusquement, battant tout autant l’air de ses ailes de coucou désemplumé que le plancher de ses raquettes à la bretonne. Le mouvement de pendule de ses abattis, tout
entier placés à contre-sens dans sa course d’élan, nous fit un moment redouter qu’il ne put trouver la porte d’entrée dans l’arène triomphale mais, faisant force, à répétition, de rétablissements
et de replacements de ses balanciers, il parvint tout de même, au grand soulagement de tous et de chacun, à en atteindre l’entonnoir d’introduction. Mais alors, mais alors...
à suivre...